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Numérique & données

Intelligence artificielle et collectivités : premiers repères juridiques

CPCorentin Poilbout·22 août 2026·≈ 4 min de lecture

Assistants de rédaction, agents conversationnels pour les usagers, tri automatisé des demandes, analyse d'images : l'intelligence artificielle entre dans les services locaux. Avant de déployer, quelques repères permettent d'en sécuriser l'usage.

Des usages qui se diffusent dans les services

L'intelligence artificielle n'est plus un sujet de prospective pour les collectivités. Elle s'invite déjà dans la relation à l'usager, avec des agents conversationnels qui orientent les demandes ou aident à remplir des formulaires ; dans la gestion des ressources humaines, pour trier des candidatures ou exploiter des données d'activité ; dans la sécurité, avec les dispositifs de vidéoprotection dits « augmentés » ; et, de plus en plus, dans le travail quotidien des agents, pour rédiger des courriers, synthétiser des comptes rendus ou préparer des projets de délibération. Ces outils promettent des gains de temps réels. Ils n'effacent toutefois aucune des obligations juridiques qui pèsent sur la collectivité : ils en déplacent seulement le point d'application.

La protection des données, première boussole

Dès qu'un outil traite des données personnelles — celles des usagers comme celles des agents —, le Règlement général sur la protection des données s'applique intégralement, sous le contrôle de la Commission nationale de l'informatique et des libertés. Les principes cardinaux demeurent : une finalité déterminée et légitime, une base légale, la minimisation des données collectées, une durée de conservation limitée et des mesures de sécurité adaptées. L'IA ajoute des points de vigilance propres. Les données servant à entraîner ou à alimenter un système ne peuvent être détournées de la finalité pour laquelle elles ont été recueillies. Lorsqu'un traitement est susceptible d'engendrer un risque élevé pour les personnes — ce qui est fréquent avec des technologies nouvelles ou déployées à grande échelle —, une analyse d'impact préalable peut être obligatoire, et le traitement doit figurer au registre de la collectivité. Les personnes doivent enfin être informées de façon claire : savoir qu'elles dialoguent avec une machine, comprendre à quoi servent leurs données et pouvoir exercer leurs droits. La CNIL a d'ailleurs engagé des travaux nourris pour accompagner le déploiement de l'IA dans le respect de ce cadre, et la désignation d'un délégué à la protection des données, obligatoire pour les autorités publiques, prend ici tout son sens.

L'IA assiste, elle ne décide pas à la place de la collectivité

C'est sans doute le principe le plus structurant : l'IA peut préparer, suggérer, éclairer, mais elle ne saurait se substituer à la décision publique. L'article 22 du RGPD reconnaît aux personnes le droit de ne pas faire l'objet d'une décision fondée exclusivement sur un traitement automatisé produisant des effets juridiques ou les affectant de manière significative. Le droit français va dans le même sens : le code des relations entre le public et l'administration impose, lorsqu'une décision individuelle est prise sur le fondement d'un traitement algorithmique, d'en informer l'intéressé et de pouvoir lui communiquer les règles définissant ce traitement ainsi que ses principales caractéristiques de mise en œuvre. Concrètement, l'agent ou l'élu reste l'auteur de l'acte et en assume la responsabilité. Un projet de courrier ou de délibération produit par une IA doit être relu, vérifié et validé : ces outils peuvent générer des formulations inexactes ou de fausses références, qu'aucune signature ne doit venir couvrir. Il faut aussi se garder des biais : un système entraîné sur des données partielles peut reproduire des discriminations que la loi prohibe. La même prudence commande enfin de ne jamais soumettre à un outil grand public des données confidentielles, nominatives ou couvertes par un secret : les y saisir revient à en perdre la maîtrise.

Acheter l'IA et anticiper le cadre européen

Acquérir un outil d'IA, c'est passer un marché public, avec les exigences habituelles de définition du besoin et de mise en concurrence. Quelques stipulations méritent une attention particulière : la localisation et l'hébergement des données, la propriété des données et des résultats produits, la réversibilité en fin de contrat pour éviter toute dépendance à un fournisseur, et les garanties de conformité au RGPD lorsque le prestataire intervient comme sous-traitant. Le cadre européen ajoute une strate nouvelle. Le règlement européen sur l'intelligence artificielle, entré en vigueur en 2024 et d'application progressive, retient une approche par les risques : certaines pratiques sont interdites, d'autres — dont plusieurs usages relevant des ressources humaines ou de l'action publique — sont qualifiées de « haut risque » et soumises à des obligations renforcées, tandis que des exigences de transparence visent notamment les agents conversationnels et les contenus générés. La vidéoprotection « augmentée », c'est-à-dire l'analyse algorithmique des images, illustre cette vigilance : le législateur ne l'a admise qu'à titre encadré et limité, et la reconnaissance faciale dans l'espace public demeure, par principe, prohibée. Déployer un outil qui modifie l'organisation ou les conditions de travail suppose par ailleurs l'information et la consultation des instances représentatives du personnel.

L'intelligence artificielle n'appelle donc pas un droit d'exception, mais l'application rigoureuse de règles déjà connues — protection des données, transparence, responsabilité de l'auteur de la décision, commande publique — auxquelles s'ajoute désormais un cadre européen dédié. Les collectivités qui s'en saisissent tôt, en cartographiant leurs usages, en associant leur délégué à la protection des données et en documentant leurs choix, transformeront une contrainte apparente en gage de confiance. La vraie question n'est pas de savoir si l'IA a sa place dans les services, mais à quelles conditions elle peut y être utilisée sans fragiliser les décisions qu'elle contribue à préparer.

Cet article est publié à titre d'information générale et ne constitue pas une consultation juridique.

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Corentin Poilbout, avocat associé
Avocat associé

Corentin Poilbout

Pénal des affaires publiques et probité. Élu local depuis 2014, il défend élus, agents et collectivités face au risque pénal.

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